Timsit Raconte L'américain !
Comment pourriez–vous raconter cette histoire, il faut le dire… très originale ?
C'est l'histoire de Francis Farge, un petit gars de Sarcelles, qui finit par inquiéter la première puissance mondiale ! Disons que c'est le parcours d'un petit gars qui est absolument convaincu d'être américain… et qui ne comprend pas pourquoi il n'aurait pas le droit de vivre dans le pays qu'il aime !
L'idée
Comment vous est venue cette idée ?
Au départ, il y avait un sketch (que je n'ai jamais joué sur scène), qui racontait l'histoire d'un mec se sentant profondément américain avec l'impression de ne pas être né au bon endroit. La thématique du : "pas né au bon endroit", "le regard des autres" font partie de mes sujets favoris. Ce qui m'intéresse c'est l'exclusion et l'impasse dans laquelle se trouve le personnage.
Qu'est-ce qui vous amusait dans la fascination qu'exercent aujourd'hui les Etats-Unis ?
Je l'ai vécu ce rêve américain depuis l'âge de 14/15 ans, j'allais régulièrement aux Etats-Unis. A l'époque, je voulais importer le skate-board en France ! Avec un de mes amis, on voulait partir exporter la ratatouille ! Ce qui est drôle, c'est que lorsqu'un français rêve de l'Amérique et qu'il va y vivre, il ouvre un restaurant français ou un magasin de jeans français.
Je me souviens que lorsqu'on est arrivé au consulat américain, place de la Concorde, en disant : "voilà on a eu une idée (car c'est le pays des idées) : la ratatouille !", la dame nous a dit – c'est d'ailleurs la première scène du film – "Bien, très bien, vous avez un père, une mère là-bas ?" "Non." "Bien, très bien. Vous êtes marié à une américaine, vous avez un frère, une soeur là-bas ?" "Non." "Eh bien, c'est impossible alors !" Et là, tout d'un coup des années de rêve ont été réduites à néant. Tout cela est dément ! J'aime l'impasse que ça représente : elle donne du grain à moudre pour l'écriture…
Autodérision
On sent en lisant le script que vous vous amusez aussi de l'engouement que vous avez pu avoir, vous, pour l'Amérique…
C'est vrai… disons que Francis Farge pousse seulement le bouchon bien plus loin !.. chaque mois, il prend rende-vous à l'ambassade pour obtenir un passeport qu'il n'obtiendra jamais… ce rêve américain, il l'a eu avec Nelly, l'amour de sa vie avec qui il a eu un petit garçon Tom. Il veut la reconquérir et finir ses jours avec eux aux Etats-Unis. Ce petit bonhomme, poussé par son brillant avocat Eddy, va convaincre son environnement proche – en l'occurrence le lotissement de banlieue "Les Merlettes" – qu'il faut réclamer l'indépendance, faire sécession et se proclamer 51ème Etat des Etats-Unis d'Amérique ! C'est un peu comme si le village d'Astérix voulait être romain, comme si d'irréductibles Gaulois réclamaient leur rattachement à Rome !!!
Si on voulait tirer du film une petite morale, on dirait que l'Amérique de Francis Farge c'est l'Amérique du cinéma, des espaces, de la Harley… mais ce n'est pas l'Amérique !
Vous n'avez vraiment aucun compte à régler avec l'Amérique à travers ce film ?
Non, évidemment ! J'ai d'ailleurs fait lire le scénario à des Américains. Ils l'ont trouvé moqueur mais pas agressif. Ce film est d'autant moins une charge contre l'Amérique qu'à l'écriture, on s'est fondé sur des exemples plutôt français. Un Africain peut arriver en France, avoir les mêmes motivations que Francis Farge pour les Etats-Unis et rencontrer les mêmes problèmes. On va lui dire : "Qu'est-ce que vous voulez ?" Il va répondre : "Bah moi je veux être français, j'aime la France, je me sens bien ici, je parle français, mes parents parlent français, je suis catholique, j'aime votre culture, votre bouffe, tout !". Et on va lui dire : "Oui, très bien, merci… continuez de nous aimer mais votre pays, c'est l'Afrique !"
L'Américain
Objectivement, qu'est-ce qui pouvait faire de Lorànt Deutch le plus à même d'incarner ce conte des temps modernes ?
J'ai tout de suite pensé à Lorànt parce qu'il a cette gouaille, ce côté un peu "titi parisien", il sait être énergique, émouvant, sincère.
Il a tout pour ce personnage de doux dingue, cet espèce de Don Quichotte jamais pathétique, super attachant, dont on se demande comment il va faire pour inquiéter puissance mondiale !
Mettons-nous deux secondes dans la peau de l'Américain : comment la voit-il cette Amérique ?
C'est la première question que m'a posée Lorànt. Ce qui le turlupinait était même plus tordu : comment Francis Farge peut devenir américain… puisqu'il l'ai déjà ! Et à 200% dans sa tête !!! Heureusement pour moi, la réponse était dans le scénario, ce que m'a confirmé Lorànt après lecture : Francis Farge peut devenir américain puisqu'il est archi-français. D'ailleurs la première chose que lui Thierry Lhermitte alias Eddy, son avocat, c'est : "Vous avez tout du français". Les Merlettes à Sarcelles, 51ème Etat d'Amérique sont habitées par des français bien de chez nous… mais qui veulent vivre à l'américaine !
Les acteurs
Parlons de Thierry Lhermitte. Votre collaboration ne date pas d'hier : qu'est-ce qui vous rapproche tous les deux ?
On s'est rencontré sur le film de Christophe Frank (ELLES N'OUBLIENT JAMAIS, 1993) : on avait 3 jours de tournage ensemble. On a passé 3 jours à parler entre les prises ! Puis, on ne s'est pas quitté jusqu'à UN INDIEN DANS LA VILLE. Avec Thierry, on ne s'est jamais dit qu'on était amis. On s'est toujours dit : "A demain" et on ne s'est jamais perdu de vue. Et par la suite on a fait LE PRINCE DU PACIFIQUE et aujourd'hui L'AMéRICAIN. Cette fois, Thierry joue un mec désagréable, voire froid, qui parie d'une façon cynique qu'il peut faire de Francis Farge – qu'il considère comme un guignol – un américain. Thierry représente le monde réel, le regard de celui qui dit : "vous êtes français" !
Pourquoi Emilie Dequenne ?
Emilie Dequenne apporte une crédibilité à la relation sentimentale qu'elle entretient avec Lorànt Deutch/Francis Farge. Elle a cette sincérité, cette douceur, cette énergie. C'était important qu'il soit évident que cette fille puisse motiver Francis Farge dans son combat…Au milieu de ce petit lotissement de dingues ! Elle a tous les charmes et on se bat pour elle.
La mise en scène
Evoquons un peu votre mise en scène. Avez-vous abordé L'AMéRICAIN avec un certain nombre de partis pris, d'ambitions ?
L'essentiel était que la réalisation soit au service de l'histoire. le film suit l'évolution du rêve de Francis Farge. La meilleure façon de coller à son évolution était d'américaniser le film ! De voir les choses à l'américaine ! Donc en CinemaScope, en Technicolor… Sur les conseils d'Alain Corneau – dont l'avis compte beaucoup pour moi – j'ai même été plus loin encore. Alain, en effet, m'a dit ceci : "Tu sais qu'aux Etats-Unis, un studio veut se donner le choix au montage de faire soit une comédie, soit une comédie sentimentale, ou un film carrément sentimental. C'est à dire qu'il faut du matériel pour pouvoir orienter le film dans la direction que le studio choisira". Eh bien, je l'ai tourné comme ça. C'est dire si L'AMéRICAIN porte bien son titre !
A la lecture du scénario, on a, dans certaines scènes, un sentiment un peu surréaliste…
Normal, c'est dû au décalage entre le rêve de Francis Farge, qu'il vit très sérieusement, et la réalité. Cela dit, ce n'est pas un effet que cultivent Francis et ses potes : eux sont toujours au 1er degré, aucun n'a de recul sur l'histoire. Tous sont dans la vraie vie.
Le tournage et l'équipe
Est-ce que sur le tournage vous avez rencontré des difficultés particulières ?
Le ton. Il y avait un ton. Tant qu'on ne le trouvait pas, on ne pouvait pas tourner. Il fallait chaque fois chercher la bonne musique, se demander sans cesse comment rester juste, ne pas grossir le trait ou, pire, verser dans la caricature.
Qu'avez-vous retenu de ce voyage avec l'équipe ?
Le tournage était difficile mais s'est toujours fait dans le plaisir. Chaque matin, je me demandais comment j'allais y arriver et chaque soir, je repartais avec le sourire en me disant : "On l'a eu" grâce à une équipe béton : Pierre Morel, le chef opérateur (THE TRANSPORTER, MOI CéSAR…), Stéphane Gluck, le premier assistant réalisateur (ASTéRIX ET OBéLIX : MISSION CLéOPATRE) et une régie totalement impliquée. Le film est bien produit. J'étais heureux de retrouver toute la complicité et tout le talent de Carlos Conti, le chef décorateur, les acteurs se régalaient dans leurs costumes…
Cela vous ferait plaisir que L'AMéRICAIN fasse sourire les américains ?
Ah oui vraiment. Je n'ai pas fait le film pour les embêter. Les Américains qui ont lu le scénario pensent d'ailleurs que c'est un film qui se moque des Français. Les Français pensent le contraire : je suis comblé !
